
Adoptée en 2023, la deuxième révision de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT 2) a confirmé la priorité au développement vers l’intérieur plutôt qu’à l’extension des zones bâties. Construire là où les infrastructures et les activités existent déjà préserve le sol. Mais oppositions, référendums locaux et recours successifs réduisent ou bloquent des projets, parfois avant même leur mise à l’enquête.
Ces procédures peuvent repousser une réalisation de plus de dix ans, au risque qu’elle ne réponde plus aux besoins initiaux. Elles freinent en outre la production de logements là où la demande est forte. En Suisse, les loyers ont ainsi augmenté en moyenne de 30 % en vingt ans. Si les droits démocratiques ne sont pas en cause, l’opposition préventive, nourrie par la crainte des nuisances ou le sentiment d’être tenu à l’écart, devient abusive et entretient la rareté. Des réalisations importantes montrent cependant qu’une autre voie est possible: travailler assez tôt la qualité du projet et la confiance avec les riverains.
Trois leviers pour convaincre
Au-delà des standards énergétiques, un projet convaincant articule mobilité, biodiversité, qualité architecturale, mixité intergénérationnelle et espaces publics utiles. Cette cohérence sociale et environnementale renforce son utilité et intéresse aussi les investisseurs.
Les mesures participatives doivent en outre commencer avant que les volumes, les accès et le programme soient figés. Car les habitants doivent pouvoir exprimer leurs besoins et influer sur les choix sensibles.
Enfin, le maître d’ouvrage doit dire clairement pourquoi densifier ici. Le bénéfice collectif parle davantage qu’un indice d’utilisation du sol: répondre à la pénurie, préserver les terres agricoles, maintenir un quartier vivant et loger les générations futures.
Trois questions à Alain Beuret, architecte urbaniste au sein de l’association pour l’aménagement du territoire EspaceSuisse
AVE: Quelle tendance forte observez-vous aujourd’hui en matière d’oppositions?
Alain Beuret: De nombreuses oppositions traduisent un manque de qualité urbaine. Construire transforme un lieu et peut en effacer certaines qualités. Si le projet n’apporte que des nuisances, la population se crispe. Un nouveau quartier doit créer une plus-value en matière de mobilité, de lien social ou d’espace public, et cela malgré les contraintes de rentabilité. Cela exige de dialoguer avec les riverains tant que leurs idées et besoins peuvent encore être intégrés. Présenter un projet déjà ficelé n’est pas une véritable démarche participative.
Qu’est-ce qui différencie les projets qui aboutissent de ceux qui échouent?
Les projets qui aboutissent articulent intérêts privés et bénéfice public. Dans ce sens, les collectivités ont un rôle central à jouer dans le dialogue entre habitants et porteurs de projet. Il faut aussi favoriser la mobilité douce, soigner l’intégration environnementale et, quand cela a du sens, conserver des bâtiments existants. Leur réemploi préserve une continuité patrimoniale, une diversité architecturale et l’identité du quartier. Certains projets ayant passé la rampe se sont aussi concrétisés grâce à l’intégration et au déploiement d’espaces verts publics, alors qu’il s’agissait d’ouvrages et de terrains privés.
Quels rôles reviennent aux promoteurs, aux collectivités et à la population?
Le promoteur gagne à avancer par étapes et à intégrer les différents intérêts. De leur côté, les habitants peuvent jouer un rôle porteur, notamment en signalant les obstacles, les manques et leurs besoins. La commune doit quant à elle agir pour faciliter les échanges et peut, dans cette optique, devenir partie prenante. Dans tous les cas, le fait de travailler en amont permet souvent d’éviter certaines oppositions et de faire gagner du temps et de l’argent par la suite. La qualité des projets à concevoir protège aussi la valeur et l’attractivité d’un quartier sur le long terme. Un atout clé, à garder en tête même aujourd’hui dans un climat de pénurie de logements qui se traduit par des habitats forcément demandés. Mais la pénurie actuelle ne durera pas forcément; avec le vieillissement de la population, les logements et espaces agréables resteront les plus recherchés.