
L’aménagement du territoire n’est plus, depuis longtemps, une affaire strictement cantonale. En Valais comme ailleurs, la révision de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT) en septembre 2023 et de son ordonnance (OAT) en octobre 2024 a profondément changé la donne. Objectif affiché par la Confédération : endiguer le mitage du territoire, utiliser le sol de manière plus rationnelle et contenir l’extension des zones à bâtir.
Approuvée globalement en 2019 par le Conseil fédéral, la dernière version du Plan directeur cantonal valaisan (PDc) n’avait toutefois pas passé l’examen sans quelques réserves. Berne avait alors posé des mandats clairs, notamment en matière de zones d’activités économiques (ZAE) : clarifier leur rôle, leur dimensionnement, leur desserte et surtout mettre en place un système de gestion cantonal. Cette phase d’adaptation s’inscrit dans un dialogue permanent entre le canton et la Confédération, comme le rappelle Adrian Zumstein, chef du Service du développement territorial (SDT).
« Certains points ont été approuvés sans commentaire, mais d’autres ont été acceptés avec des mandats précis à mettre en oeuvre. La fiche C.4 sur les ZAE faisait ainsi partie des points clés à clarifier. La Confédération demandait au canton de développer un concept de gestion plus détaillé, avec notamment une approche dépassant le strict cadre communal. »
Les zones d’activités économiques, nerf du développement valaisan
Si le débat peut sembler très technique, il touche en réalité le coeur du modèle économique cantonal. Avec près de 1800 hectares de ZAE, le Valais dispose d’un outil stratégique majeur pour accueillir entreprises industrielles, artisanales et logistiques. Ces ZAE concentrent aujourd’hui près de 28 % des emplois du canton, avec une croissance nettement plus rapide que celle de l’emploi global.
Mais cette dynamique pose un défi de taille : comment concilier croissance économique et ressource du sol limitée ? Les chiffres issus du monitoring cantonal montrent une réalité contrastée. D’un côté, des réserves foncières importantes subsistent, principalement dans la plaine du Rhône. De l’autre, leur disponibilité réelle, leur qualité ou leur adéquation aux besoins des entreprises varient fortement selon les sites.
« On parle souvent de réserves, mais toutes les réserves ne sont pas mobilisables », souligne Jocelyne Pepin, cheffe de la Section Entreprises au sein du Service de l’économie, du tourisme et de l’innovation (SETI). « Certaines parcelles ne présentent pas une accessibilité optimale, tandis que d’autres sont morcelées entre plusieurs propriétaires privés et publics ou s’avèrent incompatibles avec des exigences industrielles modernes. »
Du point de vue du développement territorial, cette question dépasse par ailleurs le seul dimensionnement des surfaces. Adrian Zumstein rappelle ainsi que la Confédération a demandé au canton de revoir en profondeur sa manière d’évaluer et de piloter ces zones stratégiques.
« Les ZAE concentrent près d’un tiers des emplois du canton. Leur gestion est donc devenue un enjeu central dans la révision du PDc. L’objectif est désormais de disposer d’une vision plus précise des surfaces existantes, de leur disponibilité réelle et de leur potentiel de développement à moyen et long terme. »

De la quantité à la qualité : un changement de paradigme
C’est précisément ce constat qui a conduit le canton à revoir son approche en profondeur. La modification partielle du PDc, et en particulier la refonte de la fiche C.4 dédiée aux ZAE, marque un changement de paradigme. Il ne s’agit plus d’additionner des surfaces, mais de raisonner en densité, en efficacité et en coordination supra-communale.
L’un des axes centraux du nouveau dispositif repose sur la densification des zones existantes. Aujourd’hui, la densité moyenne cantonale avoisine les 34 emplois équivalents plein temps (EPT) par hectare. Le Conseil d’État vise une augmentation progressive : environ 40 EPT/ha à l’horizon 2037, puis 50 EPT/ha à l’horizon 2047. Pour les réserves stratégiques d’intérêt cantonal, la vision est ainsi finement abordée dans une perspective de pertinence économique.
« La densification doit répondre à des besoins multiples », insiste Eric Bianco, à la tête du SETI. « C’est une nécessité si l’on veut préserver les surfaces agricoles, respecter les quotas fédéraux de surfaces d’assolement et éviter une explosion des coûts d’infrastructures. En même temps, notre rôle consiste à sensibiliser les décideurs sur l’importance de privilégier une évolution de l’implantation économique qui soit la plus prospère possible pour le canton. Accueillir davantage d’entreprises ne fait pas de sens si ces nouveaux venus ne génèrent pas de plus-value et de création de valeur localement sur le long terme. »
Dans cette logique, la planification territoriale se veut aussi plus prospective. Le canton entend désormais analyser les besoins économiques sur des horizons de 15 à 25 ans afin d’anticiper l’évolution des surfaces nécessaires aux activités productives. Cette approche vise à mieux articuler la planification territoriale avec les dynamiques économiques réelles du canton.
Une gouvernance repensée entre canton et communes
Autre évolution majeure, la gouvernance territoriale. Le système de gestion des ZAE impose désormais une coordination à l’échelle supra-communale, notamment via les plans directeurs intercommunaux (PDi). Concrètement, les besoins ne sont plus évalués commune par commune, mais à l’échelle de bassins économiques cohérents.
Cette approche vise à réunir les communes autour d’une vision globale optimisée de l’aménagement de leur territoire et à mieux répartir les activités selon les infrastructures existantes, la desserte en transports publics ou les contraintes environnementales. « On sort d’une logique où chaque commune voulait sa propre zone industrielle », résume Jocelyne Pepin. « Le nouveau cadre oblige à se poser collectivement la question: où fait-il le plus sens d’implanter telle ou telle activité ? » Dans les faits, la mise en oeuvre de cette coopération territoriale repose désormais davantage sur la collaboration intercommunale.
« Le Grand Conseil a finalement supprimé la table de répartition qui définissait initialement ces espaces de collaboration », explique Adrian Zumstein. « Les communes disposent désormais d’un délai pour s’organiser elles-mêmes en entités supra-communales, sur la base de critères fonctionnels et de proximité inscrits dans le plan directeur. » Le canton conserve néanmoins un rôle central de suivi et d’arbitrage dans ce processus. « Le Conseil d’État aura la compétence de valider ces entités de coopération », précise le chef du SDT. « Une fois cette organisation mise en place, il sera possible d’attribuer les surfaces de ZAE à ces entités et d’en planifier le développement de manière cohérente. »
Des implications directes pour la construction et l’économie
Pour les acteurs de la construction, de l’immobilier et pour les entreprises à la recherche de surfaces, ces évolutions ne sont pas neutres. La densification implique de nouvelles formes de projets, souvent plus complexes, intégrant hauteur du bâti, mutualisation des stationnements ou mixité fonctionnelle sans habitat. Elle suppose aussi une anticipation accrue.
« Le cadre se durcit, mais il devient aussi plus lisible», estime Eric Bianco. «Pour les entrepreneurs et les investisseurs, savoir où et comment le canton entend développer ces zones d’activité représente un facteur de sécurité. »
Pour Adrian Zumstein, cette évolution constitue en effet une clarification des règles du jeu. « Pour les acteurs de la construction, ces changements ne modifient pas fondamentalement les mécanismes existants. L’enjeu principal concerne surtout la coordination en amont entre les communes et la planification à l’échelle territoriale. »
Un plan directeur élargi à d’autres enjeux territoriaux
La révision du PDc ne se limite toutefois pas aux seules ZAE. Plusieurs fiches ont été mises à jour afin de tenir compte de nouvelles évolutions législatives fédérales, notamment dans le domaine de l’énergie. « Certaines fiches liées à l’énergie ont en effet été actualisées pour s’aligner sur les récentes modifications du droit fédéral et cantonal», souligne Adrian Zumstein. «Ces adaptations permettent d’assurer la cohérence entre les politiques énergétiques nationales et la planification territoriale cantonale. »
La question du patrimoine bâti traditionnel a également fait l’objet d’une attention particulière. Le dossier sensible des mayens et des hameaux, longtemps bloqué au niveau fédéral, a trouvé une issue dans cette révision. « Les hameaux sont désormais définis comme des zones de hameaux et les mayens comme des zones de constructions protégées caractéristiques du paysage », explique le responsable cantonal. « Cette approche permet d’aborder ces ensembles de manière globale, en tenant compte de leur valeur patrimoniale et/ou de leur intégration paysagère. »
Cette évolution ouvre la voie à une gestion plus cohérente du bâti traditionnel en zone de montagne. Elle permet notamment d’examiner la transformation ou la reconstruction de certains bâtiments dans un cadre planifié, plutôt que de traiter chaque objet individuellement.

Un débat politique à concrétiser sur le terrain
Acceptée par le Grand Conseil lors de la session de mars 2026 par 122 oui, 0 non et 0 abstention, la modification partielle du PDc n’en est pas moins appelée à nourrir les débats politiques. Les équilibres entre autonomie communale et pilotage cantonal, entre développement économique et protection du sol, restent sensibles. Le défi consistera à traduire cette stratégie ambitieuse dans la réalité du terrain, sans freiner l’élan économique qui fait la force du canton. « L’aménagement du territoire est toujours un exercice d’équilibriste», conclut Jocelyne Pepin. « Mais ne pas agir aujourd’hui reviendrait à subir demain des décisions encore plus contraignantes. »
Pour Adrian Zumstein, cette réforme marque aussi et surtout une étape dans l’adaptation progressive du canton aux nouvelles exigences territoriales. « L’objectif est de disposer d’un cadre clair et cohérent qui permette à la fois de préserver les ressources territoriales ainsi que d’accompagner et de favoriser le développement économique du Valais sur le long terme. »